Ce que les photographes m’ont appris

Vendredi 7 février, je vais avoir le plaisir de rencontrer Bernard Plossu, à Lille, à la librairie Place Ronde. Grand photographe, né au Vietnam, Bernard Plossu a photographié le Nord, Paris, le Mexique, l’Italie, l’Inde, le Portugal… tellement de pays, en posant souvent son regard sur la relative banalité du quotidien.

Les photographes — pas seulement de presse — m’ont beaucoup appris. Souvent davantage que des rédacteurs, en chef, sous-chef, ou pas chef. Je me rends compte que je leur dois beaucoup, autant à titre professionnel que personnel.

Marc Riboud, immense photographe de presse (on dit aussi photojournaliste) est mort en 2016, à 93 ans. Je l’avais rencontré au début des années 80. Il m’avait remis un modeste prix “photo” gagné dans le cadre d’un concours sur le quartier des Gratte-Ciel à Villeurbanne. J’étais impressionné, presque pétrifié. Je me souviens avoir été frappé par son sourire bienveillant, par l’humanité qu’il dégageait. Je voyais bien qu’un photographe n’était donc pas qu’un professionnel. C’était d’abord un homme.

Parmi mes rencontres avec des photographes, je retiens aussi celle avec Paul Almasy. J’étais étudiant en journalisme et pendant trois jours, ce personnage déjà âgé à l’époque, d’origine hongroise, était venu nous montrer comment on pouvait raconter une histoire avec quelques photos, mais aussi une toute autre histoire avec les mêmes photos, suivant l’usage que l’on en faisait.

Autre photographe croisé sur ma route : Daniel Psenny, longtemps au Monde, où il n’était d’ailleurs plus photographe. En 1981, il était le photographe de l’édition lilloise du Matin de Paris. Je crois que c’est en voyant son travail que j’ai vraiment découvert qu’une photo, en l’occurrence une photo de presse, pouvait non seulement être informative mais belle. Jusque-là j’étais plutôt familier des banales photos d’illustration et des rangs d’oignons insipides. Le laboratoire de Daniel jouxtait la rédaction et nous le voyions sortir ses splendides tirages noir et blanc. C’était le temps de l’argentique et j’étais fasciné par ces nuances de gris sur fond d’actualité.

Il y a eu beaucoup d’autres photographes. Par exemple, Luc Novovitch, à l’époque au bureau de Lyon de l’AFP. Un grand ours solitaire, peu causant, qui donnait l’impression de partir à la chasse lorsqu’il allait sur le terrain. Il revenait souvent avec des images dont on se demandait comment il avait pu les prendre, les capturer. J’ai connu aussi des photographes animaliers (Jean-Michel Labat, Yves Lanceau…), amoureux de la nature, capables de passer des jours et des nuits à l’affut.

Je n’aime pas les photographes qui brandissent en permanence des téléobjectifs énormes comme d’autres des bazookas. Un ami photographe, Jean-Marc Vantournhoudt, président du Centre Régional de la Photographie (Douchy-les-Mines), longtemps professeur au 75 (dites septante-cinq) , école de photo à Bruxelles, est à l’opposé de cette attitude. Simplement armé d’un discret Leica, il parcourt le monde et prend toujours le temps de se faire accepter avant de commencer à prendre la moindre photo. Au Vietnam, je l’ai vu passer plusieurs jours dans la banlieue de Hanoi où il avait été séduit par des ouvriers travaillant dans des petites briqueteries. Après avoir partagé quelques bières et bien des histoires avec eux, il avait fini par prendre quelques clichés. Puis, en ville, il a réalisé quelques tirages qu’il est allé ensuite offrir à ces travailleurs, surpris et ravis. Jean-Marc prenait les gens en photo et leur rendait ensuite leur image… J’étais épaté. Etre photographe, c’est aussi être généreux.

Hervé Robillard, artiste photographe, découvert à Sarajevo, m’a aidé à mieux comprendre à quel point il pouvait être difficile de, tout simplement, pouvoir montrer son travail. Réussir à exposer, réussir à publier ses images, parvenir à rencontrer le public, affronter le regard et le jugement des autres… Pas simple. A Sarajevo, j’ai aussi croisé un Laurent Van der Stockt, familier des zones de guerre. Si je reconnais le savoir-faire, le talent, du grand professionnel, je préfère les photographes qui ne font pas trop de bruit. J‘aime ainsi les photos de Sarajevo assiégé d’un Yves Faure, par exemple. On peut exercer ce métier sans hausser le ton, sans trop se montrer, sans s’imposer. A propos de Sarajevo, je n’oublie pas Milomir Kovacevic, immense photographe « dans la guerre », témoin de la résistance de ses concitoyens pendant le siège de la ville, capable de montrer la vie là où l’on pensait qu’il n’y avait peut-être plus que la mort.

Et Eric Dessert ! Véritable peintre du patrimoine et des campagnes. A pied, sa chambre 13/18 sur l’épaule, il a arpenté les terres de Roumanie, de Géorgie, la Chine, la France aussi… Ce personnage d’apparence fragile, un peu poète, un peu lutin, m’a appris que la photographie pouvait nous faire rêver, nous aider à nous évader.

Gérard Rondeau enfin, disparu en 2016. Gérard, rencontré à Bucarest en 1990, retrouvé à Sarajevo des années plus tard… Il photographiait les traces de la guerre, les bouts d’humanité, les gens sur le Tour de France aussi, la Marne où il vivait…

Ces rencontres — et il y en a eu beaucoup d’autres — ont forgé ma conviction : les photographes sont essentiels dans la presse comme dans la vie. Marc Riboud disait avec raison qu’un photographe avait d’abord besoin d’une bonne paire de souliers. Mais aujourd’hui, alors que paradoxalement nous sommes envahis par les images, les photographes, souvent payés au lance-pierre, ont aussi besoin de davantage de considération. La facilité avec laquelle tout le monde peut prendre une photo de nos jours crée la confusion. Appuyer sur un bouton est à la portée du premier venu. Etre photographe est un peu plus difficile.

  • Additif au 6 février 2020Après parution de ce billet, je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner quelques noms. Bien sûr, il ne m’est pas possible de citer tout le monde. Il ne s’agit pas ici d’un tableau d’honneur. Mais, quand même, je veux souligner le plaisir que j’ai eu de faire la connaissance ces dernières années de Stéphane Dubromel, photographe de presse et formateur. Car, bien sûr, on peut enseigner la photo, on peut transmettre un savoir-faire (un savoir-voir aussi pour le coup) et Stéphane, qui travaille pour la presse nationale et locale, le fait intelligemment auprès de différents publics, notamment des apprentis journalistes.

    Un jour où je présentais l’un de mes livres dans une librairie, j’ai rencontré Denis Paillard. Il connaissait, comme moi, Sarajevo. Nous nous sommes découverts des amis en commun. Il publie de temps en temps, sur son site, sur Facebook, des photos dont j’aime l’atmosphère, les couleurs.

    Il y a enfin des photographes que je n’ai pas encore rencontrés mais dont le travail me parle plus particulièrement. Yves Rousselet, par exemple, nous montre régulièrement une Europe de l’Est que nous aimons tous les deux.

  • Additif au 7 février 2020 – Je me rends compte qu’il n’y a aucune femme parmi les photographes mentionnées ici. N’y voyez aucune intention de ma part. Mais c’est un constat. J’ai, de fait, essentiellement croisé la route de photographes masculins. Mais je voudrais quand même évoquer ici Florence Traullé, ancienne journaliste, passionnée par la photo, dont j’aime les portraits, les scènes de la vie quotidienne, à Roubaix, au Liban, en Inde…

 

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