Quand nous allions chez les Szymczak

Deux fois par an, nous allions rendre visite aux Szymczak à Dechy, dans le bassin minier. Pour des raisons qui demeurent obscures pour moi aujourd’hui, les Szymczak, dont le nom polonais me semblait exotique, étaient des amis de mes grands-parents paternels. Le père et le fils étaient mineurs. En ce temps-là, les années 60, les mines du Nord-Pas-de-Calais étaient encore en activité mais c’était un monde qui m’était totalement étranger. Je n’avais pas encore lu Germinal, Sorj Chalandon était bien trop jeune pour avoir déjà publié Le Jour d’Avant, le musée de la mine de Lewarde n’existait pas et, surtout, nous n’allions jamais dans le bassin minier. Sauf quelques rares dimanches donc, chez les Szymczak.

Pour l’enfant que j’étais, c’était une aventure. Nous habitions la banlieue lilloise et aller à Dechy, à une cinquantaine de kilomètres, c’était un saut dans l’inconnu. Si la route qui nous menait régulièrement vers la Mer du Nord m’était familière, les noms de Lens, Henin-Beaumont, Douai n’évoquaient rien de concret. Nous embarquions dans la voiture familiale et je guettais les terrils, impressionnantes montagnes noires, qui bientôt se dresseraient sur notre chemin.

Chez les Szymczak l’atmosphère était toujours joyeuse. Ils habitaient une petite maison avec un bout de jardin, parfaitement identique à celle des voisins et à toutes les autres maisons de la rue. C’est sans doute à cette époque que j’ai appris le mot « coron ». Cela ne me surprenait pas vraiment. Autour de Lille, bien des quartiers étaient plantés de modestes maisons de briques, toutes pareilles, parfois baptisées « Sam’ Suffit ».

Assis autour de la table de la cuisine, les adultes buvaient du café et les enfants se régalaient d’un gâteau au fromage blanc. Je pense que nous ne parlions jamais de la Pologne et encore moins de la mine. Les éclats de voix et les rires fusaient et je me souviens que ces gens que je ne connaissais pratiquement pas me conseillaient de bien travailler à l’école. De fait, chez eux et, tout autour, on sentait le poids du labeur, de l’effort et du destin. Leur vie était là, ils l’assumaient totalement, mais on devinait qu’ils espéraient pour leurs descendants une existence en dehors de la mine. Il me semble en tout cas qu’enfant je percevais confusément ce combat intérieur chez eux.

Aujourd’hui, le musée du Louvre-Lens accueille une exposition de photographies de Kasimir Zgorecki sur la vie des émigrés polonais dans le nord de la France et je pense aux Szymczak dont j’ai perdu toute trace. Le plus triste est certainement que, malgré quelques réalisations et la volonté politique de certains, le bassin minier reste, en 2019, aussi éloigné de Lille qui ne l’était dans les années 1960.

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