Au commencement était Sarajevo

Ce texte est également publié sur BH Info.fr

Sarajevo va commémorer cette année un triste anniversaire. Il y a 20 ans – le 6 avril 1992 – l’armée populaire yougoslave et des milices serbes prenaient position autour de la ville. Le siège le plus long de l’histoire des guerres modernes (il a pris fin le 29 février 1996) venait de commencer. La Bosnie-Herzégovine avait déclaré son indépendance quelques semaines auparavant.

Vingt ans plus tard, Sarajevo reste un symbole. Un symbole de l’idée même de résistance. Un symbole de nos espoirs. Un symbole de nos échecs.

La sortie du film d’Angelina Jolie, « Au pays du sang et du miel », est l’occasion de rappeler qu’aucune ville au monde n’aura mobilisé en 20 ans autant d’écrivains, cinéastes, musiciens, intellectuels. On distinguera ici ceux pour qui se montrer à Bascarsija relève du marketing et celles et ceux qui ont honnêtement voulu s’engager, témoigner, aider les habitants de cette ville martyre, à deux heures de vol de Paris, Londres ou Bruxelles. De U2 à Ken Loach, de Jean-Luc Godard à Jane Birkin, de Susan Sontag à Jorge Semprun, le défilé des célébrités est ininterrompu.

On cite aussi souvent en exemple Francis Bueb qui, avec quelques amis, a imposé la culture comme outil de résistance pendant le siège de la ville, puis a créé à Sarajevo le Centre André Malraux et installé, dans des conditions acrobatiques, une dynamique forte autour de la place de la littérature, du cinéma, de la création artistique dans la société.

Autre signe de la persistance de cet engagement pour Sarajevo : le 6 avril prochain, sur une initiative de Rémy Ourdan, rédacteur en chef au Monde qui a couvert la guerre de Bosnie-Herzégovine, les reporters présents à Sarajevo pendant le siège sont invités à se retrouver sur place à l’hotel Holiday Inn, définitivement célèbre pour avoir abrité les journalistes étrangers pendant la guerre. Le groupe Facebook créé pour l’occasion jouit d’un succès notable. La « famille » des reporters de guerre n’est peut-être pas née à Sarajevo, mais elle y aura manifestement grandi et mûri.

Sarajevo aura ainsi catalysé depuis vingt ans, les engagements et les espoirs d’une génération d’hommes et de femmes qui – artistes, intellectuels, journalistes notamment – se seront attachés à témoigner, à dénoncer les crimes commis au cœur de ce que l’on appelait jadis la Jerusalem de l’Europe, à accompagner les projets de création et de reconstruction initiés localement. Car il ne faut pas oublier que des artistes, des cinéastes, des écrivains, des journalistes, des intellectuels de Bosnie-Herzégovine se sont aussi beaucoup mobilisés pour Sarajevo et tout ce que cette ville représente.

Et pourtant… Aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine est toujours un pays malade de ses divisions communautaires, l’économie est au point mort, de nombreux jeunes voudraient tenter leur chance à l’étranger… Sarajevo, capitale d’un état bancal, est devenue le symbôle de nos échecs. Echec de la « communauté internationale » (terme commode pour désigner l’OTAN, l’ONU, l’UE, les gouvernements étrangers, les diplomates, les experts en tout genre…) qui a mis en place avec les accords de Dayton de 1995 un système de gouvernance qui s’est vite révélé ingérable. Echec des élites politiques bosniennes incapables de surmonter leurs antagonismes pour se mettre au service de tous.

Mais l’échec qui attriste sans doute le plus – car il faut bien parler d’échec – est celui qui affecte toutes celles et ceux qui depuis tant d’années, à titre individuel ou collectif, stars ou anonymes, se mobilisent pour Sarajevo. C’est peu de dire que cet engagement a une bien faible influence sur la situation politique, économique, sociale des Bosniens et des Sarajéviens. Or, nous y avions tous tellement cru… Nous avions cru que l’esprit européen pouvait souffler sur Sarajevo et chasser les nuages menaçants. Que des films engagés allaient changer les mentalités. Qu’en faisant la lumière sur le passé récent, des reportages sérieusement étayés aideraient les Bosniens à écrire une nouvelle page de leur histoire. Que le Sarajevo Film Festival, les Rencontres Européennes du Livre de Sarajevo, le Sarajevo Jazz Festival, le Festival d’Hiver de Sarajevo, seraient autant de portes ouvertes sur cette ville unique au monde.

Mais là est peut-être notre erreur. Nous étions quelques-uns à penser que Sarajevo, attachante mosaïque posée au pied des monts Ingman et Trebevic, était différente. Et que donc pour elle, tout serait différent et qu’après avoir tant résisté à la barbarie, elle s’imposerait comme l’une des cités européennes de référence. Mais aujourd’hui c’est à Berlin que l’on se rend en week-end, à Barcelone ou à Prague que l’on part en échange Erasmus, à l’Alpe d’Huez ou à Innsbruck que l’on skie en nombre (les stations de Bjelasnica et de Jahorina, en bordure de Sarajevo, ont accueilli en 1984 les Jeux Olympiques d’Hiver, mais n’ont pas les moyens aujourd’hui d’accueillir en masse les skieurs européens)…

Difficile de ne pas penser que vingt ans après le début du siège qui a voulu l’étouffer, Sarajevo est laissée au bord du chemin. Il reste une lueur d’espoir : Sarajevo sera capitale culturelle européenne en 2014. Nous tiendrons bien jusque-là.

Marc Capelle

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N.B : Je me suis rendu pour la première fois à Sarajevo en mai 1996. J’y suis retourné plusieurs fois par an jusqu’en 2000, en qualité de directeur des activités internationales de l’ESJ Lille, en particulier pour nouer un partenariat avec l’Institut Mediaplan. De 2000 à 2003, j’ai exercé à l’ambassade de France à Sarajevo, comme attaché audiovisuel régional pour les Balkans.

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